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"Kadhafi se battra jusqu'à son dernier souffle"

Ex-diplomate en Libye, Patrick Haimzadeh explique pourquoi l'impasse dans laquelle se trouve l'Otan dans le pays était inévitable.

Mouammar Kadhafi

Ennemis sur le terrain, le régime libyen et les insurgés se livrent également une véritable guerre de l'information. Jeudi, le camp rebelle a annoncé la mort dans un raid de l'Otan de Khamis Kadhafi, l'un des fils du colonel libyen, rapidement démentie par Tripoli qui a dénoncé "de très sales mensonges". À l'heure où l'avancée des rebelles piétine à l'ouest du pays, le récent assassinat du chef des insurgés par des factions a mis en évidence les profondes divisions existant au sein du CNT (Conseil national de transition). Diplomate en Libye de 2001 à 2004 et ancien officier de l'armée de l'air, Patrick Haimzadeh explique au Point.fr dans quelle mesure on peut désormais parler de "guerre civile" en Libye.

Le Point.fr : Quel crédit accordez-vous à l'annonce du CNT de la mort de l'un des fils Kadhafi ?

Patrick Haimzadeh : Il convient d'être très prudent. Nous sommes en temps de guerre, donc chacun fait sa propagande, et nous savons qu'il y a énormément d'intoxications des deux côtés, et même en France. On dit tous les jours que le régime va chuter et ça fait cinq mois que ça dure.

Peut-on parler de divisions au sein du camp rebelle après la mort de leur chef militaire Abdel Fatah Younes ?

On va un peu plus loin que de simples divisions politiques lorsqu'on va jusqu'à torturer et assassiner le chef militaire de l'insurrection. D'autre part, le CNT a lui-même reconnu que le général Younes avait été exécuté par des factions internes au camp des insurgés et pas par les forces de Kadhafi. Cela a continué par la suite. Il y a eu des combats à Benghazi où les membres de la tribu du général Younes ont tiré en l'air. On voit bien qu'il y a des divergences énormes, parce qu'il n'y a pas de culture politique en Libye. On est maintenant dans un schéma où les gens ont des armes et ont envie de faire valoir leur point de vue, de propulser leur chef vers le pouvoir.

Mais cet assassinat n'est-il pas plutôt à imputer à la personnalité du général, ancien ministre de l'Intérieur de Kadhafi ?

Il faut bien se rendre compte que beaucoup de responsables du CNT sont d'anciens membres du régime Kadhafi, comme son président qui est l'ancien ministre de la Justice. D'ailleurs, l'officier choisi pour succéder à Younes est aussi un des piliers militaires de Kadhafi. De toute façon, entre les personnes originaires de Cyrénaique (est de la Libye favorable aux insurgés) qui sont d'anciens apparatchiks, et les anciens opposants de longue date qui sont originaires de l'Ouest, ils vont avoir du mal à trouver des officiers qui font l'unanimité autour d'eux, sans parler des divergences régionales et tribales.

Quelle est la situation sur le terrain, où les rebelles revendiquent une avancée sensible à l'ouest ?

Nous ne sommes plus dans un schéma d'insurrection de civils non armés contre un régime oppressif, mais dans une guerre civile et nous demeurons clairement dans une impasse militaire. On nous répète que les rebelles se rapprochent de Tripoli or ils n'ont pas la capacité de prendre la capitale pour l'instant. On ne veut pas accepter qu'il y a une grande partie de la population à l'ouest qui soutient encore Kadhafi. Il faut garder en tête qu'il n'y avait pas de misère en Libye. C'est surtout les injustices entre l'Ouest (favorable à Kadhafi) et l'Est (les insurgés) qui ont été le moteur de l'insurrection.

Si l'impasse est réelle, comment expliquer la reconnaissance par le groupe de contact sur la Libye du CNT comme autorité légitime du pays ?

Ce geste est complètement déconnecté de la réalité du terrain. Nous avons reconnu une entité politique, le CNT, sans bien le connaître, et sans être sûr qu'il ait les moyens de l'emporter sur le terrain. D'ailleurs la surprise générale provoquée par la mort du général Younes le prouve bien.

Que pensez-vous des récentes déclarations d'Alain Juppé qui a nié tout enlisement de la situation et démenti avoir parlé de "guerre éclair" ?

Ce n'est pas le message que beaucoup de personnes avaient compris au lancement de l'offensive, qui n'était censée, selon lui, durer que quelques semaines tout au plus. Aujourd'hui, les Norvégiens s'en vont, les Italiens diminuent leur présence, le Charles de Gaulle va repartir à la mi-août. Il faudra bien à un moment donné, en septembre ou en octobre, lorsque l'on sera toujours dans le même scénario, en tirer les conclusions.

Et quelles seront-elles ?

Il faudra un jour parler avec le clan Kadhafi. On ne peut pas continuer à dire que ce n'est plus un interlocuteur. Kadhafi veut non seulement rester dans son pays, mais il souhaite également continuer à jouer un rôle politique. Et si ce n'est pas lui, ce sera ses fils. Muammar Kadhafi n'est pas du tout structuré psychologiquement pour arrêter le combat comme Moubarak ou Ben Ali. Je suis convaincu qu'il ne partira pas de Libye. Kadhafi se battra jusqu'à son dernier souffle.
(Le Point.fr)